Lorient : la fresque des Halles Merville en péril

Nous avons appris par la presse et les amis de l’artiste Jean Claude Goualc’h que la fresque des Halles de Merville, notre point de repère éblouissant au centre de la ville, était menacée par un projet de rénovation engagé par la municipalité.

Elle occupe une place essentielle sur le bâtiment des Halles, première grande réalisation bâtie après-guerre sur les ruines des bombardements. La fresque est une commande publique de la ville réalisée en 1982. Longue de 37 mètres, elle couvre la façade circulaire extérieure des halles. Elle est donc intégrée à l’architecture du bâtiment et conçue comme un élément indissociable de la structure.

Composée de 700 panneaux de lave de Volvic émaillée, cuite à haute température, elle représente des motifs abstraits et stylisés (crustacés, vague, éléments végétaux) avec des couleurs vives (bleus, vert, ocres). Elle est un symbole du renouveau artistique breton des années 1980, mêlant artisanat céramique et intégration urbaine.

Le créateur n’est pas un anonyme, loin de là ! Même s’il est très discret, nous savons que c’est un artiste céramiste de renom : Jean Claude Goualc’h. Il est né en 1935, originaire de la région de Lorient, diplômé des Beaux-Arts de Nantes en 1958. Il s’est rapidement imposé comme une figure majeure de la céramique contemporaine en Bretagne, où il a élu domicile à Guidel. Dans les années 1960, il fonde l’atelier Kerigot à Guidel, un lieu emblématique de production céramique qui devient un centre de création et d’expérimentation.

Installé durablement dans le pays de Lorient, c’est un artiste local dont les œuvres imprègnent le paysage urbain et culturel breton. Il est connu pour son attachement à la Bretagne, ses thèmes maritimes et naturels, et sa technique précise utilisant souvent de la lave émaillée cuite à haute température. Ses pièces utilitaires (assiette, coupes) sont prisées des collectionneurs vintages. Elles figurent régulièrement aux enchères (via Artprice, Drouot ou Artenchères).

Mais c’est dans les commandes publiques qu’il excelle, avec des réalisations monumentales qui fusionnent art et architecture, comme ici avec le décor du lycée Pierre Guéguin conservé à Concarneau.

A Lorient, la fresque de la gare aux motifs maritimes, intégrée à la façade, a connu le même mépris que celle des Halles de Merville. Elle a été détruite sans consultation de son créateur.

De même pour la fresque de l’Orientis (ex-Poste) constituée d’un panneau de 4m x 3m en lave émaillée, installée dans le hall d’entrée. Alors qu’elle était menacée de destruction lors de la démolition du bâtiment en 2017, un galeriste parisien a tenté de la sauver via des recours légaux, sans succès.

Aujourd’hui, c’est la fresque des Halles de Merville qui est mise en péril par un projet de rénovation, notamment par une isolation extérieure de la façade. Dans un premier temps, on s’apprêtait à « décoller » la fresque comme un vulgaire carrelage, sans état d’âme, ni respect pour l’art, ni pour l’artiste. On prétendait que la préservation in situ des carreaux de lave émaillée serait impossible. Les retirer sans les endommager serait également difficile techniquement et leur réinstallation altérerait l’intégrité de l’œuvre.

On comprend que les amis de Jean Claude Goualc’h et les associations se soient opposés à toute dépose et à toute destruction. Lors des journées du patrimoine, les rencontres publiques organisées par l’artiste ainsi que les pétitions ont recueilli un vaste soutien.

Journées du patrimoine septembre 2025

Mais aujourd’hui, la mobilisation a fait que le discours a changé : la municipalité assure que l’œuvre trouvera une nouvelle place au sein de l’ensemble rénové. Pour un coût de 63 000 euros, la Société Arts du feu doit réaliser la dépose et le conditionnement de la fresque durant 4 semaines, avec un taux de casse réduit. Le chantier est prêt.

Pourtant l’artiste et ses amis restent mobilisés car la municipalité n’a jamais obtenu le consentement de l’auteur pour cette dépose, ce qui rend légitime un référé pour atteinte à la propriété intellectuelle.

Quant au permis de construire valant permis de démolir du 12 mars 2024, il laisse pantois. En effet il omet de mentionner l’avis de la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) et celui de l’Architecte des Bâtiments de France (ABF) alors que la ville de Lorient et le bâtiment concerné bénéficient de nombreuses protections.

Tout d’abord, c’est une ville d’Art et d’Histoire qui doit valoriser son patrimoine de ville sinistrée par la guerre puis reconstruite. Les monuments anciens étant très peu nombreux, c’est le patrimoine du XXe siècle qui, comme les halles de Merville, font l’objet de cette protection.

De plus, la fresque a été réalisée grâce au 1% artistique, procédure de commande d’œuvres d’art contemporaines associées à la création architecturale publique.

À cela s’ajoute enfin la protection du Plan local d’urbanisme (PLU) où les Halles de Merville occupent une place essentielle. Construites après-guerre, le Plan Local d’Urbanisme les reconnaît comme « bâtiment remarquable. »

Elles figurent aussi dans les Orientations d’Aménagement et de Programmation (OAP) dédiées au patrimoine urbain qui recommandent de préserver « l’esprit originel » et la valeur de ce témoignage de la reconstruction d’après-guerre et de l’architecture commerciale moderne.

Grâce à tous ses éléments nous avons espéré que la municipalité revienne sur une décision préjudiciable à l’image de la ville de Lorient. Elle en a décidé autrement.

Anne Marie Robic déléguée de Sites et Monuments pour le Morbihan