Les ouvrages dits de « second œuvre » tiennent une place primordiale dans la qualité et le caractère de notre patrimoine bâti. Ce sont eux qui le font vibrer, lui apportent sa touche finale et mettent en valeur le savoir-faire de nos artisans. Pour cette raison, nous avons souhaité distinguer des projets représentatifs de notre vision : la conservation des éléments anciens.
L’année 2025, qui marque la dixième édition du Prix, a été particulièrement riche par la qualité des dossiers proposés. Ils traitaient tous de restaurations fidèles, avec plus ou moins de restitutions en fonction de l’état d’origine des ouvrages présentés. Devant les dilemmes qui se présentaient à lui, le jury a souhaité privilégier les restaurations dites en stricte conservation, les seules permettant de maintenir l’authenticité et l’intégrité d’un édifice. Les trois lauréats, chacun dans leur contexte, ont fait ce choix et ont retenu à ce titre l’attention du jury pour leur caractère exemplaire.
Au château d’Entre-Deux-Monts, les enduits extérieurs ont été traités en conservation. Plutôt que de les piocher et de les refaire à neuf, comme cela est souvent le cas, il a été préféré de ne traiter que leurs zones lacunaires et les reprises récentes, l’ensemble étant ensuite harmonisé par un badigeon à la chaux. Il en résulte un enduit conservant la patine du temps tout en retrouvant son rôle protecteur.
Au château de Malicorne, là encore, un parquet de marqueterie datant de la fin du XIXe, proche de la ruine en raison de sa grande fragilité, a été restauré en atelier après un démontage complet, avant d’être reposé dans son salon d’origine. Nombre de parquets de cette époque ont ainsi disparu en raison de l’importance des travaux à mettre en œuvre pour leur conservation mais aussi du peu d’intérêt que suscite encore cette période.
L’église Saint-Loup-de-Troyes, à Marey-sur-Tille, est également parfaitement représentative de ce que nous avons souhaité valoriser. Construite au XIIIe siècle, elle est marquée par le passage du temps. Ses peintures décoratives, découvertes à l’occasion de la récente campagne de travaux, n’ont pas fait l’objet de vaines tentatives de restitution mais ont été restaurées avec beaucoup de sensibilité. Il en résulte un ensemble d’une grande authenticité.
Trois exemples de restauration en conservation optimale d’éléments anciens, avec la même volonté de faire revivre un patrimoine et de le transmettre aux générations futures dans toute son intégrité.
La restauration des enduits de deux des façades du château d’Entre-Deux-Monts, en Bourgogne, présentée par ses propriétaires, a retenu toute l’attention du jury qui, depuis la création du Prix en 2016, avait reçu peu de dossiers de restauration en conservation dans ce domaine.
L’architecture du château, inscrit au titre des Monuments historiques, est le reflet sa longue histoire : trois corps de bâtiments remaniés au XVIe et XVIIe, mais d’origine plus ancienne, donnent sur une basse-cour, qui s’ouvre sur la cour d’honneur. Organisée autour du logis central, celle-ci est composée de bâtiments d’époques distinctes : deux tours carrées, abritant respectivement la chapelle et le colombier, ont été en grande partie reconstruites au XVe siècle ; deux ailes, formant des galeries, édifiées vers 1530, relient les tours au corps de logis actuel, dont la construction a été achevée en 1654. La façade opposée du logis est exposée au sud, sur le parc.
Les façades du château sont recouvertes d’un enduit à la chaux d’époque Louis XIII. Un décor de fausse pierre à grand appareil orne la façade du corps de logis et celle des deux ailes en retour. Les autres façades sont recouvertes d’un enduit lisse. L’étude sanitaire du bâti, réalisée avant la campagne de restauration des façades, n’a pas révélé de problèmes structurels majeurs. Les parements souffrent en revanche de désordres de différente nature, liés à des facteurs hydrologiques, à des agents atmosphériques et au vieillissement naturel des matériaux. Les enduits anciens sont devenus peu à peu pulvérulents, se sont fissurés et décollés. Certaines pathologies découlent de travaux ou de dispositions contemporaines inappropriées (joints et reprise de ciment sur les maçonneries). Les modénatures en pierre de taille sont quant à elles dans un état de conservation assez médiocre, les arrêtes saillantes des bandeaux et bossages ayant été érodés par le temps.

La restauration des enduits de façade a été confiée à l’entreprise Guerra, sous la direction de l’architecte du Patrimoine Fabien Drubigny. Le parti adopté est de préserver au maximum les enduits anciens encore en place — étant donné leur valeur patrimoniale intrinsèque — et de restaurer dans les règles de l’art ceux qui le nécessitent, lorsqu’une consolidation n’est pas envisageable. Les réfections concernent exclusivement les zones lacunaires et les diverses reprises au ciment réalisées au XXe siècle, qui sont d’abord piquetées et purgées. Un nettoyage doux à la brosse et à l’eau est réalisé sur l’ensemble des enduits conservés. Un badigeon de chaux d’un ton ocre identique à l’existant est appliqué pour reproduire les effets d’usure observés sur les parties les mieux conservées.
La restauration des façades a débuté en 2023, avec une première tranche destinée à valider le protocole d’intervention. Les deux tranches suivantes, qui font l’objet du dossier présenté cette année, ont été réalisées en 2024 (façade ouest) et 2025 (partie centrale de la façade sud). Quatre autres tranches devraient s’échelonner entre 2026 et 2029 pour les deux pavillons de la façade sud (2026), la façade nord et les deux ailes latérales de la cour d’honneur (2027 et 2028). Le chantier devrait s’achever en 2029, avec la restauration de la façade est, sur la douve en eau. Les trois premières tranches de travaux ont bénéficié de l’aide de la direction régionale des affaires culturelles. Les demandes de subvention étant déposées d’une année sur l’autre, le budget des tranches suivantes n’est pas encore assuré. Le jury espère que malgré ces incertitudes, les propriétaires du château parviendront à mener à bien leur projet de sauvegarde et de transmission de ce patrimoine historique. Commencées en 1975 par le père des propriétaires actuels avec la réfection des toitures, les campagnes de travaux se sont en effet succédé quasiment sans interruption jusqu’à aujourd’hui… et d’autres se profilent déjà à l’horizon !
Maîtrise d’ouvrage : SCI d’Entre-Deux-Monts, Nuits-Saint-Georges (Côte d’Or)
Maîtrise d’œuvre : Fabien Drubigny — Architecte du Patrimoine, Villet-sur-Tille (Côte d’Or)
Restauration des enduits : SRDP GUERRA — Dijon (Côte d’Or)
Le jury a été séduit par la restauration intérieure de l’église Saint-Loup-de-Troyes, présenté par la municipalité de Marey-sur-Tille, commune de quelque trois cents habitants au nord de Dijon. Nommée d’après l’évêque qui arrêta Attila devant les murs de Troyes, l’église est fondée au XIIIe siècle, remaniée aux XVe, XVIIIe et XIXe siècles et inscrite au titre des monuments historiques depuis 1927. Son plan intérieur est structuré en trois nefs avec un cœur à chevet plat et plusieurs chapelles latérales. La nef centrale est rythmée par de grandes arcades en arc brisé, appuyées sur de puissantes colonnes à chapiteaux.
Les restaurations du XXe siècle, en particulier celles des années 40 à 80, ont permis de stabiliser l’édifice et de remettre en valeur des décors. Les campagnes de travaux de 1946–1947 ont cependant altéré ou fait disparaître certains décors peints. L’église se distingue aujourd’hui par une stratification architecturale et décorative révélant une histoire continue d’entretien, de transformation et de valorisation patrimoniale depuis le XIIIe siècle, témoignant d’un attachement communautaire fort à cet édifice.
En 2013, le conseil municipal engage une étude préalable à la restauration générale de l’église. Deux tranches de travaux sont programmées. La première est mise en œuvre entre 2020 et 2022 et permet de restaurer l’extérieur de l’édifice. La seconde, objet du dossier présenté cette année, porte sur l’intérieur de celui-ci. Elle se déroule entre fin 2023 et début 2025, sous la maîtrise d’œuvre de Laurence Melsens, architecte du Patrimoine, qui évoque sa découverte d’une église altérée « tant dans ses éléments structurels que dans ses décors, assombrie par des enduits hétérogènes et des joints ciment, ponctuée de badigeons du XIXe aux teintes rosées, tachée de vert par les infiltrations. Elle portait les stigmates de restaurations successives et de périodes d’abandon. Pourtant, l’édifice laissait entrevoir la richesse de son histoire, perceptible dans son architecture et dans les vestiges de ses décors, porteurs d’un potentiel remarquable ».

L’étude réalisée au début des travaux révèle en effet un état de conservation globalement préoccupant. La présence d’algues vertes et de sels hygroscopiques, provoquant la décohésion des supports et des voiles blancs en surface, nécessitent des traitements prioritaires. Les enduits montrent par endroits des fissurations, des cloques ou des lacunes dues à des mouvements structurels, des remontées capillaires ou des interventions antérieures inadaptées.
Des décors gothiques et Renaissance, des litres funéraires, des blasons sont encore visibles, d’autres se devinent à peine mais sont pour la plupart très dégradés. Des sondages complémentaires permettent de vérifier la pertinence des délimitations issues des restaurations antérieures et de préciser la connaissance des décors subsistants. Ils mettent notamment en évidence l’existence de couches anciennes et la présence d’éléments décoratifs.
La restauration des décors peints est confiée à l’atelier de restauration Arcams. L’objectif fixé est de sauvegarder, restaurer ou consolider les enduits et badigeons anciens et de mettre en valeur les peintures murales, sans restitution inutile, en conservant la lisibilité des restaurations et dans le respect de la matérialité historique. Arcams est également chargé par la maîtrise d’œuvre de la restauration des objets mobiliers, dont certaines statues classées au titre des monuments historiques.

Après un nettoyage ciblé, une consolidation des enduits et un dégagement partiel des repeints, des décors sous-jacents sont mis au jour. S’ensuivent les phases de dépoussiérage, refixage et consolidation des décollements et pulvérulences, avant les étapes de réintégration picturale adaptée à la nature et à l’époque des décors peints, de restauration des faux-appareillages, et enfin d’application de patines d’harmonisation.
Toujours sous la maîtrise d’œuvre de Laurence Melsens, le dispositif d’éclairage est entièrement repensé afin de mettre en valeur l’architecture intérieure et son décor.
Ayant retrouvé toute sa lisibilité historique, l’église restaurée est inaugurée en mai 2025. La nombreuse assistance témoigne, s’il en était besoin, de l’engagement de la municipalité et de la communauté pour faire vivre son patrimoine.
Maîtrise d’ouvrage : municipalité de Marey-sur-Tille (Côte-d’Or)
Maîtrise d’œuvre : Laurence Melsens, architecte du patrimoine — Chamoin-Melsens Architectes Associés — Dijon (Côte-d’Or)
Restauration des peintures murales et des objets mobiliers : ARCAMS — Autun (Saône- et-Loire)
Restauration des enduits et reprise structure pierre : SAS RADP — Fain-les-Montbards (Saône-et-Loire)
Mise en lumière : SARL Entreprise jurassienne d’Électricité — Dole (Jura)
Édifié au XVIIIe, inscrit partiellement au titre des Monuments historiques depuis 198G, le château de Malicorne, dans la Sarthe, a connu au XIXe d’importantes campagnes de travaux extérieurs et d’aménagements intérieurs, réalisées pour la fille du Maréchal Oudinot, qui conservait de nombreux souvenirs de son père, dispersés en 2017 malgré les protestations de Sites & Monuments. Les nouveaux propriétaires du château ont présenté cette année la restauration du parquet de marqueterie du grand salon, témoin majeur de cette époque, qui a vivement intéressé le jury.
Posé entre 1840 et 1850, ce parquet de 25 m2 était, comme le décor du grand salon, dans un état de dégradation avancée. Redonner vie à ce patrimoine exceptionnel, qui concluait tristement la visite des pièces de réception du rez-de-chaussée, était devenu un objectif prioritaire.
Pour concrétiser leur projet, qui comprend également la restauration du grand hall et de la salle à manger, les propriétaires du château confient en 2023 la direction du chantier à Frédéric Didier, architecte en chef des Monuments historiques. Les Ateliers de La Chapelle sont mandatés pour la restauration du parquet de marqueterie. Leurs équipes réalisent en premier lieu un diagnostic complet de l’ouvrage : niveau d’humidité, relevé des motifs, nature des essences de bois (amarante, palissandre, chêne, érable et citronnier), identification des lacunes, des reprises et restaurations antérieures inadaptées, localisation des attaques d’insectes xylophages. Les bois présentent un taux particulièrement élevé d’humidité, la proximité des douves rendant inévitables les migrations d’humidité vers le terre-plein du salon.
Le chantier commence en octobre 2023 avec la phase de dépose de la marqueterie : celle-ci confirme la dégradation des lambourdes, ruinées par l’humidité. Elle révèle en outre que la marqueterie est collée sur un sous-parquet, lui-même cloué sur le lambourdage, ce qui rend indissociables le parquet et le sous-parquet. Afin de ne pas accentuer la dislocation de la marqueterie, il est nécessaire de déposer le parquet avec son lambourdage, de stabiliser les placages et de découper le parquet selon un compartimentage adapté à la géométrie des motifs, en sections de plusieurs centaines de kilos chacune, avant d’organiser son transport en atelier.

L’étape suivante est le déplaquage total du parquet en atelier, une intervention inédite pour l’équipe des Ateliers de la Chapelle, qui doit adapter à un ouvrage de 25 m2 les protocoles généralement utilisés pour les meubles marquetés. Véritable défi technique, la restauration de « ce puzzle géant » nécessite ensuite une succession d’interventions : purges des lambourdes, nettoyage des colles, reprise des restaurations antérieures, recollage, greffes, comblement des lacunes, restitution des parties manquantes en périphérie, avant un montage à blanc pour mise en teinte des bois neufs et application d’une patine d’harmonisation.
Enfin, la marqueterie restaurée est reposée dans le grand salon sur un sous-parquet neuf, sur un lambourdage également refait. Pour parer aux problèmes d’humidité, un feutre bitumé est mis en place entre les ouvrages en bois et les maçonneries. Des grilles de ventilation supplémentaires sont installées dans les lames périphériques du parquet.
L’intervention se termine en juillet 2024, après encaustiquage et lustrage de la marqueterie, traitements élargis à l’ensemble du grand salon pour garantir l’homogénéité avec le reste du parquet restauré sur place. Au terme d’un chantier de plus de deux mille cinq cents heures de travail, la marqueterie révèle le raffinement de ses motifs et les nuances de ses bois. L’objectif est atteint : le grand salon, dont le décor a été intégralement restauré, est aujourd’hui le point d’orgue de la visite des pièces de réception du rez-de chaussée. D’autres pièces et d’autres parquets attendent leur tour, mais la mémoire XIXe du château de Malicorne est d’ores et déjà préservée.
Maîtrise d’ouvrage : M. et Mme E. Voog (Sarthe)
Maîtrise d’œuvre : 2bdm Architectes — Frédéric Didier, ACMH et Edgar Dolmaire, architecte DE — Versailles (Yvelines)
Restauration du parquet : Ateliers de La Chapelle — Sèvremoine (Maine-et-Loire)
Menuiserie : menuiserie de la Charnie — Parennes (Sarthe)
Plâtrerie/staff : Art du plâtre — Coulaines (Sarthe)
Peinture : Décor à Tiph — Trangé (Sarthe)
Dorure : Ateliers Gohard — Paris (75011)
Electricité : Caselec — Le Mans (Sarthe)



