Un adhérent nous écrit : le cinéma parisien de La Pagode ne doit pas "faire le trottoir" !

L’un de nos adhérents nous adresse ce beau texte, que nous publions tant il dit bien ce qu’est La Pagode : un lieu intime et secret, d’abord folie urbaine puis cinéma de poche, aujourd’hui en passe de devenir un multiplexe.
Mettre La Pagode "dans la rue", par la suppression de ses murs et de sa végétation est évidemment un contre-sens.
JL

La Pagode, état du chantier au 23 septembre 2021. Photo : Sites & Monuments.

Cinéma « La Pagode », souvenirs

J’avais 6 ans. Des clients et amis de mon grand-père – des clients qu’on voit chaque jour à leur table pendant trente ou quarante ans deviennent plus ou moins des amis –, propriétaires de La Pagode, rue de Babylone, nous avaient offert l’entrée libre et permanente dans leur établissement, sans conteste le plus beau et poétique cinéma de Paris. Les approches mêmes du bâtiment étaient tout un dépaysement. Quel morceau d’Asie mystérieuse se cachait-il derrière cet épais mur d’enceinte protecteur, derrière lequel commençait le pays des Merveilles ? Les hautes frondaisons des arbres du charmant jardin laissaient deviner, depuis la rue, qu’ici on serait accueilli à l’écart de la trivialité de la vie quotidienne. Le rêve pouvait commencer. Une fois installés dans nos confortables fauteuils de velours, dans la féerique Salle Japonaise, alors l’unique salle, c’est là, conduit par ma mère, que j’ai découvert, émerveillé, vu et revu jusqu’à plus soif les grands burlesques américains, Buster Keaton, Harry Langdon, Chaplin ou Laurel et Hardy. Des films nécessairement choisis, vu l’exiguïté des lieux, dont personne ne songeait alors faire un "multiplexe".

Le jour du baccalauréat, je ne me rendais pas au lycée pour passer l’épreuve, j’avais depuis quelques jours un autre projet en tête, que l’affiche, devant laquelle je passais, avait rendu irrésistible. Poussant la porte de La Pagode, avec ma carte de gratuité, je regardais, deux fois de suite, Les Enfants du Paradis. Ce fut l’un des chocs les plus intenses de mon existence. (Par la suite j’ai revu vingt ou trente fois le film, entre La Pagode et l’autre merveilleux cinéma de Paris, Le Ranelagh, au bout de Passy, où il est resté en exclusivité pendant quinze ou vingt ans !). Choc d’autant plus intime que les participants du film, à commencer par l’auteur Marcel Carné, que je voyais souvent au Flore, étaient eux aussi des clients et amis de longue date de mon grand-père.

La Pagode dotée de son mur (1896) et d’un portail néo-japonais (1931) édifié lors de sa transformation en cinéma d’art et d’essai.

En retournant le soir chez mes parents à quelques pas de là, boulevard des Invalides, mon père fut désespéré d’apprendre de ma bouche que je n’avais point passé l’épreuve du baccalauréat, mais que j’avais assisté à deux séances de suite de projection. Mais ma mère en fut toute réjouie. Elle avait bien un fils comme elle l’entendait ! Un fils pour qui ne compteraient que l’art et la culture. Elle avait compris par ailleurs que je venais de concrétiser par cet acte la plus grande, la seule vraie grande décision d’une vie : je vaudrais par moi-même, sans avoir à être « noté ».

C’est ce souvenir inoubliable, celui de ma libération définitive des contraintes scolaires, que je garde de La Pagode. Elle fut le « temple » où eut lieu cette fête.

La Pagode "mise dans la rue" par la suppression de ses murs et de sa végétation. Source Loci Anima & Agence Pierre-Antoine Gatier

La Pagode de demain sera-t-elle l’objet de semblables témoignages ? Dépourvue de son mur d’enceinte, pourtant fidèle à ce qui se voit en Extrême-Orient, ses arbres arrachés à la souche, doit-elle être ainsi ouverte à tous les regards comme si elle faisait le trottoir ?

C. B.

25 septembre 2021