À Paris, l’immeuble Mouchotte de Jean Dubuisson, labellisé Architecture contemporaine remarquable (ACR), menacé par une isolation thermique

À Montparnasse (Paris 14e), l’emblématique immeuble Mouchotte de la rue du Commandant René Mouchotte, œuvre de Jean Dubuisson, construit en 1963-1966/1967, est menacé par un projet en cours de rénovation énergétique qui va déposer la façade d’origine pour la remplacer par une copie supposément « à l’identique », comme si faire une copie était un gage de préservation patrimoniale. Au contraire, cela entraînerait la perte irréversible d’un pan de l’histoire de l’architecture contemporaine des Trente Glorieuses.

Vue générale de l’immeuble Mouchotte depuis l’avenue du Maine, au nord-est ©Antoine Piechaud

Le dernier témoin encore intact de l’opération Maine-Montparnasse

L’immeuble Mouchotte fait partie de l’opération Maine-Montparnasse (1959-1973), l’une des grandes opérations de rénovation urbaine conduites à Paris au début de la Ve République, qui ont contribué à remodeler le paysage parisien, à la suite de la destruction de l’ancienne gare Montparnasse. Les travaux, débutés en 1961, se sont échelonnés jusqu’en 1973, avec l’achèvement de la tour Montparnasse. La zone a été divisée en quatre secteurs, correspondant à des affectations différentes, réalisés successivement.
Le secteur II correspond à la rue du Commandant René Mouchotte, créée à l’occasion, le long des rails. La construction de l’immeuble Mouchotte est alors confiée aux architectes Jean Dubuisson (1914-2011) et Jean-Pierre Jausserand (1924-2009), son aménagement intérieur au décorateur Pierre Guariche (1926-1995).

Vue générale de l’immeuble Mouchotte depuis le sud-est de la rue du Commandant René Mouchotte ©Antoine Piechaud

Un bâtiment emblématique

L’architecte Jean Dubuisson est une figure centrale de la scène architecturale des Trente Glorieuses. Ayant une solide culture classique (Premier Grand Prix de Rome en 1945), il est fortement influencé par les œuvres du Bauhaus (Walter Gropius, Mies van der Rohe) et de Le Corbusier.
Dans les années 1960, le logement social est en pleine expansion et Jean Dubuisson a pour ambition de construire des œuvres de qualité pour le plus grand nombre. Les caractéristiques de sa production sont la maîtrise du confort domestique et les recherches sur la légèreté des façades, ce que l’immeuble Mouchotte incarne parfaitement. Son intérêt architectural a été reconnu avec l’attribution en 2008 du label « Patrimoine du XXe siècle », renommé « Architecture Contemporaine Remarquable » (ACR) en 2016. Ce label est attribué avec parcimonie : seuls 1 785 sont recensés dans l’ensemble de la France (alors que les bâtiments construits à partir du XXe siècle représentent plus de 2/3 des logements dans le pays), dont 257 labels en Île-de-France.
L’intérêt esthétique et patrimonial de l’immeuble Mouchotte n’est plus à démontrer. Il a servi de décor ou d’élément central de l’intrigue à plusieurs films, comme Le Voyou de Claude Lelouch (1970), Des enfants gâtés de Bertrand Tavernier (1977), Les nuits fauves de Cyril Collard (1992). Le rythme géométrique proche de l’abstraction de la façade a inspiré Andreas Gursky, l’un des photographes les plus cotés au monde, qui a choisi l’immeuble Mouchotte comme sujet d’une de ses œuvres en 1993, « Paris, Montparnasse II » (187 x 428 cm), renouvelée en 2025 et exposée à la galerie Gagosian Paris.

Immeuble d’habitation Maine-Montparnasse, secteur II, rue du Commandant-Mouchotte, Paris 14e. Vue extérieure du côté des rails. Centre d’archives d’architecture contemporaine, Document AR-10-06-09-02, Fonds Jean Dubuisson (DUBJE-B-59-06 - 224 IFA 1004/2)

Le plus grand immeuble de Paris

Il s’agit du plus grand immeuble de logements de Paris, constitué d’un unique bâtiment de 17 étages long de 200 mètres, avec un retour sur un côté, formant ainsi un L. Il regroupe 753 logements (88 000 m²), et des parkings (64 000 m²). Sa façade a une surface totale de 23 000 m2. Bâti sur un socle qui le surélève par rapport à la rue du Commandant René Mouchotte, la partie haute du socle constitue la terrasse Modigliani qui distribue les 13 escaliers, A à M, permettant d’accéder aux logements. Sa population est estimée à 2 500 habitants.
La taille de l’immeuble et la mise en service des logements en deux phases explique la gestion divisée en plusieurs syndics. La partie nord, qui va de l’escalier A à l’escalier G (le 8/20 de la rue du commandant Mouchotte), comprend 436 logements qui appartiennent à des copropriétaires individuels. La partie sud, de l’escalier H à l’escalier M (le 26 de la rue du commandant Mouchotte) comprend 317 logements : 145 appartiennent à des copropriétaires individuels et 172 à la société anonyme IN’LI, filiale du Groupe Action Logement Immobilier, bailleur intermédiaire. Il y a donc un déséquilibre, dans la partie sud de l’immeuble, entre les copropriétaires individuels et la société IN’LI, de fait majoritaire dans les assemblées générales.

Vue générale de l’immeuble Mouchotte depuis la terrasse Modigliani ©Nadia Coutsinas

Une récente décision de changement de façade

En avril 2024, le syndic et le conseil syndical secondaire des copropriétaires du 26 rue du commandant René Mouchotte commandent une étude sur la rénovation énergétique des façades (ARCHIPAT, Tess, Éléments ingénieries) dans laquelle sont présentés plusieurs scénarios. Dans une assemblée générale d’avril 2025, seul le scénario de changement de façade est proposé au vote. L’abstention d’IN’LI n’a alors pas permis de réunir la majorité nécessaire pour adopter cette résolution. Une nouvelle assemblée générale est convoquée en mai 2025, offrant un semblant de choix, avec cette fois deux scénarios proposés au vote. IN’LI ne s’abstient plus, la résolution est adoptée. Le changement de façade est par conséquent imposé aux copropriétaires par le bailleur institutionnel IN’LI, de par sa position majoritaire (il possède 53% des logements). De plus, ce changement ne concerne pas la totalité de l’immeuble, mais uniquement la partie correspondant au 26.
Quant aux arguments pour justifier ce changement de façade, ils reposent sur un DPE collectif établi au 26, de classe F. Il s’agit d’un DPE collectif théorique car non fondé sur une connaissance pratique des plans d’exécution de l’immeuble, de plus établi par une société impliquée dans le projet de remplacement de la façade, ce qui semblerait aller à l’encontre de la nécessaire indépendance du diagnostiqueur. À noter par ailleurs qu’au 8/20, le DPE collectif est de classe E, alors qu’il s’agit d’un immeuble unique construit d’un seul tenant, à la même date, par les mêmes entreprises, avec les mêmes techniques et matériaux.

Une décision catastrophique à plus d’un titre

Ce projet de changement de façade – qui ne concerne que la moitié de l’immeuble (une aberration étant donné l’unité architecturale de l’ensemble) – serait une catastrophe à plus d’un titre. Une catastrophe architecturale, tout d’abord, avec la perte d’une œuvre emblématique des Trente Glorieuses au cœur de Paris ; car faire une copie supposément à l’identique n’équivaut pas à préserver le bâtiment. Une catastrophe écologique, ensuite, avec la destruction de 10 000 m2 de façade en aluminium et en verre, pour remettre les mêmes matériaux neufs ; un immense gâchis, alors que la façade de l’immeuble est par ailleurs en bon état. Une catastrophe financière, également, car le coût pharaonique (sous-estimé par les promoteurs) est totalement disproportionné par rapport au bénéfice supposé ; en effet, des travaux plus modestes et moins coûteux qu’un changement total de la façade peuvent arriver à des résultats similaires. Enfin, une catastrophe humaine, car de nombreux copropriétaires, dans l’impossibilité de payer ces sommes folles, seront obligés de vendre.

Aménagement intérieur de l’immeuble Mouchotte. Placage de bois et tablette garde-corps conçue par Pierre Guariche (1926-1995) ©ACM

Mobilisation autour de l’immeuble Mouchotte

Dès l’annonce de ce vote inique et absurde, des habitants, n’ayant pas pu faire entendre leur voix en assemblée générale à cause du poids disproportionné de la société IN’LI, ont créé l’association Sauvons Mouchotte, qui a pour objet « d’agir activement en faveur de la protection et de la conservation de l’immeuble Mouchotte ». Celle-ci regroupe non seulement des habitants mais aussi des soutiens du bâtiment de Jean Dubuisson et de l’architecture des Trente Glorieuses, comme Dominique Perrault et Andreas Gursky.
Une pétition en faveur de la protection de l’immeuble Mouchotte et, à cette fin, de son inscription au titre des Monuments historiques a été lancée fin octobre 2025. En février, elle a recueilli plus de 12 000 signatures. Parmi les signataires se trouvent un nombre très important d’architectes français et européens, ainsi que des universitaires et des artistes.
L’association a, de plus, alerté la Commission du Vieux Paris qui a pris, lors de sa séance plénière du 11 décembre 2025, une résolution en faveur de l’inscription au titre des Monuments historiques de cette « réalisation d’exception », demandant à ce que « les interventions à venir sur les façades soient faites dans le respect de l’ensemble, de manière à en garantir la cohérence et l’unité plastique et matérielle. » En effet, tout autant que son dessin, la façade de l’immeuble Mouchotte est unique par ses matériaux et son second œuvre, qui doivent être préservés.

La protection de l’architecture du XXe siècle en question

Au-delà de l’exemple particulier de l’immeuble Mouchotte, c’est une réflexion sur la protection et la préservation de l’architecture de la seconde moitié du XXe siècle qui doit être menée, cette architecture des années 1960 qui est peu appréciée du grand public et méprisée par les administrations. Pour preuve, toutes ces constructions de Jean Dubuisson actuellement en danger : le Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris qui fait face à une restructuration drastique en cours, le Hall 1 du parc des expositions de Bordeaux (œuvre de Jean Dubuisson et Francisque Perrier), menacé de destruction, tout comme trois tours de logements (n°3, 6, 9) du quartier de Saige-Formanoir à Pessac. À Lyon, le bâtiment Les Érables du quartier de la Duchère a récemment échappé à une dénaturation esthétique par une isolation par l’extérieur, à la suite de la mobilisation de ses habitants.
À l’heure du changement climatique et des multiples lois qui en découlent (d’ailleurs toujours changeantes et souvent incohérentes), la solution d’adaptation ne peut pas être de détruire notre patrimoine, sous prétexte que l’architecture du XXe siècle n’a pas le prestige de l’ancien. C’est tout autant un témoin de notre histoire. Fort heureusement, certains architectes se font fort de préserver ce patrimoine de la seconde moitié du XXe siècle. C’est le cas de l’architecte et universitaire suisse Franz Graf, qui a été invité par le syndic du 8/20 de la rue du Commandant René Mouchotte à présenter ses travaux de conservation dans des immeubles similaires au nôtre, afin de les faire profiter de son expertise pour adapter tout en préservant la façade de l’immeuble. Des travaux permettant d’améliorer la vie des habitants (par une amélioration thermique) tout en conservant l’architecture d’origine sont possibles ! C’est vers cela qu’il faut tendre et non pas vers une destruction totale aboutissant à effacer notre passé.

Vue générale de l’immeuble Mouchotte depuis le jardin Atlantique ©Antoine Piechaud

En 2026, l’immeuble Mouchotte célébrera ses 60 ans d’existence. Son inscription au titre des Monuments historiques serait, outre le plus beau cadeau d’anniversaire pour ses 2 500 habitants, un temps fort dans la lutte pour la préservation du patrimoine architectural français !

Association Sauvons Mouchotte, adhérente de Sites & Monuments

Lien vers la pétition Sauvons Mouchotte
https://www.change.org/Sauvons_Mouchotte