« Cour du Bel-Air » : lieu de mémoire du faubourg Saint-Antoine en péril

Un des derniers lieux de mémoire du vieux Faubourg aujourd’hui menacé. Photo I.A. Sites & Monuments.

Un projet de démolition d’un grand escalier du XIXe siècle met en danger l’authenticité et l’intégrité de la cour du Bel-Air, témoin de la grande période des ébénistes du faubourg Saint-Antoine, de la Fronde et des mousquetaires noirs, de la Semaine sanglante de la Commune de Paris et des déportations et spoliations pendant l’Occupation. Il s’agit d’un des derniers lieux de mémoire préservés du faubourg.

UN LIEU DE MÉMOIRE DES ARTISANS DU MEUBLE

La cour du Bel-Air a été occupée par plusieurs artisans du meuble du XVIIe au XIXe siècle : « Les sieurs Langlois père et Langlois fils aîné, qui imitent et raccommodent en perfection les meubles de Chine, demeurent grande rue du Faubourg Saint-Antoine, près l’Hôtel du Bel-Air », écrit Abraham du Pradel dans son Livre commode des adresses de Paris dès 1692.

Établi en 1666, Mathieu Langlois, puis ses fils, excellent dans l’art de la laque. « Le 3 août, le menuisier Jean Leleu s’engage à lui faire, pour le 31, moyennant 50 l., un cabinet de poirier de mêmes dimensions que celui de la duchesse de Richelieu, posé sur six colonnes torses et garni de serrures, que Langlois vernit sans doute », écrit Daniel Alcouffe dans son ouvrage Les artisans décorateurs du bois au Faubourg Saint-Antoine sous le règne de Louis XIV . Jacques Langlois vernisseur au faubourg Saint-Antoine reprend l’atelier de son père Mathieu. Son inventaire après décès comporte des dizaines de pièces vernies dans le goût de la Chine.

Un descendant des Langlois, Pierre Langlois, quitte le faubourg pour ouvrir en 1759 un atelier au n° 39 de Tottenham Court Road, près de Windmill Street, à Londres. Son art y devient rapidement très en vue.

Commode de Pierre Langlois (1765)

« En 1807, le faubourg compte 182 menuisiers et 221 ébénistes patentés », précise Raymonde Monnier dans Le faubourg Saint-Antoine. En 1859, l’ Annuaire et almanach du commerce, de l’industrie, de la magistrature et de l’administration signale parmi les ébénistes « L. Bernardon, Faubourg St Antoine 56, Cour du Bel-Air ». Et aussi « Hugnet jeune, Faubourg St Antoine 56 », alors que son frère, « Hugnet aîné » est installé au n° 99 de la même rue.

Les ébénistes de la cour du Bel-Air sont encore très actifs lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1878. Figurent alors parmi les exposants dans la « Galerie du mobilier » du Palais du Champ de Mars : « A. Chambry, rue du Faubourg Saint-Antoine, 56 » et « A. Morin, rue du Faubourg Saint-Antoine, 56 ». Ce dernier y expose des tables de salles à manger, selon le catalogue officiel publié par le Commissariat Général.

Véritable institution fondée en 1846, la maison Hugnet était la plus ancienne du faubourg Saint-Antoine au début du XXIe siècle. Elle a fermé ses portes en juin 2015. Ses tout derniers stocks ont fait l’objet d’une vente aux enchères le 11 février 2016 à l’hôtel des Ventes Lucien Paris de Nogent-sur-Marne.

UN LIEU DE MÉMOIRE DES MOUSQUETAIRES NOIRS

La cour du Bel-Air garde la mémoire de la Fronde et des mousquetaires noirs de Louis XIV : la bataille du faubourg Saint-Antoine a lieu le 2 juillet 1652 face aux maisons bâties en 1637 qui ferment la cour au nord.

Condé et ses troupes sont au pied des remparts de Paris, dans le faubourg Saint-Antoine. Les portes sont closes et ils risquent d’être pris en tenaille entre la muraille et les troupes royales conduites par Turenne, qui arrivent de l’est. Anne-Marie-Louise d’Orléans (la Grande Mademoiselle), fille de Gaston d’Orléans, fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes royales et ouvrir la porte Saint-Antoine, ce qui permet à Condé d’entrer dans la ville.
Le roi, âgé de quinze ans, contemple, avec sa mère et le cardinal Mazarin, le combat de la hauteur de Charonne, dont le chemin – aujourd’hui la rue de Charonne - mène alors directement à l’hôtel du Bel-Air, qui occupe une position stratégique.

L’hôtel du Bel-Air

Des mousquetaires noirs, dont la caserne se trouvait alors juste derrière, au n° 26 de la rue de Charenton, s’y installeront à demeure. D’où le nom d’« escalier des mousquetaires » que porte aujourd’hui l’escalier Louis XIII de l’hôtel du Bel-Air.

L’escalier Louis XIII de l’Hôtel du Bel Air, dit « des mousquetaires ». Photo Sites & Monuments

La commission du Vieux Paris a relevé le 16 novembre 1907 « l’intérêt que présentent pour l’histoire de la rue du Faubourg Saint-Antoine quelques petites maisons fort anciennes existant encore dans cette rue », en référence aux maisons bâties en 1637 qui ferment au nord la cour du Bel-Air. Elle décide « d’en faire prendre des photographies pour les cartons du musée Carnavalet ». (Extrait du procès-verbal de la Commission du Vieux Paris du 16 novembre 1907 page 305).

UN LIEU DE MEMOIRE DE LA SEMAINE SANGLANTE DE LA COMMUNE DE PARIS

La cour du Bel-Air est un lieu de mémoire de toutes les révolutions : des affrontements à l’angle de la rue de Charonne et du Faubourg Saint-Antoine le 4 Prairial an III (24 mai 1795) entre Thermidoriens et émeutiers levés dans les sections jacobines de Saint-Antoine, aux combats qui ont eu lieu au même endroit, face à la cour du Bel-Air, pendant la Semaine sanglante de la Commune de Paris.

Elizaveta Tomanovskaïa, dite Élisabeth Dmitrieff, est envoyée par Karl Marx à Paris. Elle y organise l’Union des femmes et le 23 mai lance un appel : « Rassemblez toutes les femmes et venez immédiatement aux barricades ! ». Elle prend part aux combats de rue au faubourg Saint-Antoine où elle soigne les blessés, parmi eux Léo Frankel entre le passage du Chantier et la cour du Bel-Air.
Prosper-Olivier Lissagaray dans son Histoire de la Commune de 1871 écrit : « Vêtue d’une toilette en velours noir, Mme Dmitrieff, blessée elle-même, soutenait Frankel blessé à la barricade du faubourg Saint-Antoine ». L’envoyée de K. Marx prend soin de Frankel et s’enfuit avec lui échappant ainsi de peu aux massacres de l’armée versaillaise.
Léo Frankel, ouvrier d’orfèvrerie, syndicaliste, journaliste et homme politique hongrois, fut le seul élu étranger de la Commune de Paris et le plus jeune des communards internationalistes.

UN LIEU DE MÉMOIRE DES DÉPORTATIONS ET DES SPOLIATIONS PENDANT L’OCCUPATION

La cour du Bel-Air au 56, rue du Faubourg Saint-Antoine, est un lieu de mémoire des déportations et des spoliations pendant l’Occupation : Charles Wizen, 15 ans, et Abram Grabina, 19 ans, y habitaient lorsqu’ils furent déportés vers les camps de la mort. Tous deux figurent sur la liste établie par Me Serge Klarsfeld, président de l’association des fils et filles des déportés juifs de France.

Charles Wizen apparaît aussi sur la liste des « Enfants du 12e arrondissement dont l’école n’est pas connue ». Il est l’un des 370 enfants déportés du 12ème arrondissement de Paris. Son nom figure à la même adresse sur la « Cartographie des Enfants Juifs de Paris déportés de juillet 1942 à août 1944 » établie par Me Serge Klarsfeld.

« WIZEN Charles, 15 ans. Adresse : 56, rue du Faubourg Saint-Antoine »

Carte des déportations d’enfants juifs à Paris. http://tetrade.huma-num.fr/

ENFANTS DU 12e ARRONDISSEMENT DONT L’ÉCOLE N’EST PAS CONNUE

Valouch (Willy) BAJROCH 11 ans
Régine BECKER 18 ans
Roland BENAROYA 18 ans
...
Monique WEIL 18 ans
Ruth WILLIG 18 ans
Henri WINOGRODSKI 5 ans
Charles WIZEN 15 ans
Jacqueline ZEMBROWSKI 18 ans

« Seuls deux déportés sont partis du 56, rue du Faubourg Saint-Antoine : lui et Abram Grabina arrêté probablement par la rafle du 14 mai 1941 », dite du « billet vert », précise Me Serge Klarsfeld. Six mille quatre cent quatre-vingt-quatorze Juifs avaient été arrêtés par la police française lors de cette rafle, dont on vient de commémorer les 80 ans. Parmi les Juifs appréhendés, 1693 sont transférés au camp de Pithiviers et 2000 au camp de Beaune-la-Rolande.

L’attente des familles sur le trottoir face au Gymnase Japy, le 14 mai 1941, dans le 11e arrondissement de Paris, face aux policiers français. (MEMORIAL DE LA SHOAH)

Abram Grabina fait partie du convoi n° 6 qui comprend 928 Juifs et part de Pithiviers pour Auschwitz le 17 juillet 1942 à 6 h 15. Les trois quarts sont des Juifs étrangers arrêtés à Paris le 14 mai 1941 et emmenés le même jour en autobus à la gare d’Austerlitz où des policiers français supervisent l’embarquement avec des officiers allemands de la police militaire, la Feldgendarmerie.
Le convoi n° 6 met trois jours et deux nuits à atteindre sa destination : il arrive à Auschwitz le 19 juillet 1942 vers 19 h. Abram Grabina y meurt trois jours plus tard.

La rafle du « billet vert » est la première vague d’arrestations massives de Juifs sous le régime de Vichy et le convoi n° 6 est le dernier venu de France qui n’est pas l’objet à l’arrivée d’une sélection entre ceux qui sont immédiatement assassinés dans les chambres à gaz et ceux qui entrent dans le camp.

Témoignage de la spoliation des juifs pendant l’Occupation, les archives centrales pour l’histoire du peuple juif conservent en Israël trois dossiers au nom de « Mendel Grabina, 56 rue du Faubourg Saint-Antoine, 75012 Paris », avec la mention : « Bureau des Spoliations Mobilières (BSM) », « Dates des dossiers : 1965-1966, 1965-1969 et 1966-1972 », « Ancien propriétaire ».

Me Karsfeld espère que l’on pourra protéger à temps « le 56, rue du Faubourg Saint Antoine » et « enrichir la mémoire de Charles et d’Abram ».

L’INTÉGRITÉ DE LA COUR DU BEL AIR MENACÉE

Un projet de démolition d’un grand escalier du XIXe siècle met en danger l’authenticité et l’intégrité de l’ensemble du site « Cour du Bel-Air », un « bien protégé » au plan local d’urbanisme (PLU) de Paris.

Il y a huit escaliers entièrement préservés autour de la cour (quatre du XVIIe et quatre du XIXe siècles) et aucun ascenseur. En introduire un en démolissant l’un des escaliers, c’est porter atteinte au site, régulièrement visité par des touristes. Aucun des bâtiments n’a plus de trois étages.

Le grand escalier du XIXe menacé d’être démoli est l’un des deux escaliers les plus importants de la cour avec celui dit « des Mousquetaires » qui date du XVIIe.

« L’ensemble de la cour du Bel-Air vaut surtout par son unité et par la mémoire qu’il comporte », écrit dans son avis l’architecte des bâtiments de France honoraire, Jean-Louis Hannebert, après sa visite des lieux pour « Sites & Monuments ».

« L’escalier menacé est de qualité, notamment par son tracé harmonieux et rare autour d’un jour ovale, ainsi que par le tracé réussi de son emmarchement » souligne-t-il.

« Il est évident que sa dénaturation par la construction d’un ascenseur détruirait entièrement ces qualités et diminuerait donc la valeur vénale des appartements desservis, au lieu de l’augmenter », fait valoir Jean-Louis Hannebert.
« J’estime donc que cet escalier doit impérativement être conservé dans son état actuel », souligne -t-il. En outre, « bien que ce bâtiment ne comporte que 3 étages, il semble qu’il soit possible d’implanter un ascenseur dans un volume adjacent. C’est donc vers cette solution qu’il convient de s’orienter ».

L’ascenseur pourrait être installé à distance raisonnable du grand escalier XIXe de la cour préservant ainsi son intégrité.

Ce plan montre que si un ascenseur devait être installé, il pourrait l’être dans le très large couloir (2,5 m) qui mène de l’entrepôt 4 au sous-sol sans démolir partiellement et défigurer le grand escalier du XIXe du bâtiment « I » de la cour du Bel-Air.
Cet espace, situé en dehors de la cage d’escalier, est libre au 2e et au 3e étages. Au rez-de chaussée, il appartenait aussi autrefois aux parties communes, mais a été annexé à l’entrepôt 4.

L’actuel propriétaire a toutefois fait savoir qu’il « ne serait pas bloquant » si la copropriété devait lui demander de céder partiellement cet espace afin de pouvoir y installer un ascenseur. Cette solution permettrait d’épargner le grand escalier du XIXe, sauvegardant l’intégrité et l’authenticité de l’ensemble du site préservées jusqu’à nos jours.

Sites & Monuments

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