Sites & Monuments n° 221 - 2014

Sommaire

  • Éditorial
    Alexandre Gady, Président de la SPPEF
  • À la recherche des arbres remarquables
    Georges Feterman, Président de l’association A.R.B.R.E.S.
  • Lutter contre l’effet dévastateur de l’affichage sur nos paysages
    Pierre-Jean Delahousse, Président de paysages de France
  • Le bocage, histoire et avenir d’un paysage de l’arbre
    Odile Marcel, philosophe, Présidente de l’association La Compagnie du Paysage
  • De la nécessaire évolution du droit face à la généralisation des « m.p.é.a »
    Isabelle de Bodinat, Avocat
  • Henri Émile Genet et le Bois Martyr
    Julien Lacaze, Vice-président de la SPPEF
  • Patrimoine contextuel et ensembles mobiliers : enfin une loi ?
    Julien Lacaze, docteur en droit, Vice-président de la SPPEF
  • Le croisé des croisées
    Portrait de Claude Landes par Alexandre Gady, professeur des universités, Président de la SPPEF
  • Fenêtres d’hier : un patrimoine condamné ?
    Entretien avec Arnaud Tiercelin, Ingénieur du patrimoine, CRMH de Basse-Normandie
  • Halte aux feux !
    Jean-Louis Hannebert, ABF honoraire, Administrateur de la SPPEF
  • Regard sur le patrimoine moderne
    Michel Jantzen, ACMH honoraire, Administrateur de la SPPEF
  • Un service spécialisé dans les relevés in situ d’ouvrages de second oeuvre du bâti ancien
    Christel Guillot, architecte et Jean-Daniel Pariset, Conservateur général du patrimoine, Directeur de la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine
  • Les succursales fermées par la Banque de France : un patrimoine à vendre
    Vincent Lidsky-Coustère, Administrateur de la SPPEF et Catherine De Vos, Secrétaire générale adjointe de la SPPEF
  • Un lieu emblématique de la ville d’Oran, la chapelle de Santa-Cruz
    Dalila Senhadji Khiat, Université Mohamed Boudiaf d’Oran
  • Limoges, histoire d’une ville et de son patrimoine
    Michel Toulet, Président de Renaissance du Vieux Limoges, Correspondant de la SPPEF pour la ville de Limoges
  • Notes de lecture
    Jacques Robert

    Editorial d’Alexandre Gady, Président de la SPPEF

Voir la beauté
«  Ouvrons les yeux  !  » Sous ce titre incantatoire, nous voilà interpellés cet automne par Jack Lang dans son dernier ouvrage, sous-titré La nouvelle bataille du patrimoine. Personnalité éminente qui séduit ou agace, c’est selon, l’ancien ministre de la Culture des années Mitterrand touche juste, en appelant à un sursaut de mobilisation, mais aussi à un regard neuf, re-posé sur nos monuments et nos paysages. On pardonnera à l’homme politique de croire qu’il s’agit là d’une nouvelle bataille  : chaque délégué, chaque adhérent, chaque ami du patrimoine le sait, c’est un combat quotidien, continu, permanent – la sppef le mène depuis plus d’un siècle. «  Quoi de neuf ? ce qu’on a oublié  », dit le poète... Ne boudons pas notre plaisir, cependant  : lire sous la plume de M. Lang l’apologie du petit patrimoine, le voir dénoncer le saccage imbécile des églises de nos villages, déplorer la détresse d’une France sacrifiée aux profits égoïstes et bardée de panneaux publicitaires, évoquer même notre action rue des Carmes à Orléans, rappelle opportunément qu’il existe des personnalités publiques capables de ressentir encore une émotion, support d’une saine colère. Depuis quelques mois, il est beaucoup question de nouvelles lois, de nouveaux règlements, de nouvelles normes, de nouveaux progrès, de réformes, de plans X et de gestes Y : nous serions heureux si, dans tout ce fatras engendré par le bougisme administratif de nos élites, la beauté trouvait quelque place, pouvait même faire entendre une douce mélopée à nos oreilles fatiguées.

Au fond, il y a quelque chose d’émouvant à voir cet ancien ministre qu’on a tant accusé de favoriser la création au détriment du patrimoine, venir s’asseoir parmi nous, simplement, en revenant à l’essentiel, dans un texte court, clair et inspiré. Lorsqu’on évoque les ministres successifs de la Culture, dont la liste s’allonge à mesure que leur majesté diminue, on cite volontiers en parallèle André Malraux et Jack Lang. C’est qu’ils avaient des moyens, des idées et enfin, ce point est capital, l’oreille du prince. Trois conditions sine qua non pour occuper efficacement la rue de Valois, et qui expliquent les déconvenues que nous éprouvons régulièrement avec les successeurs de ces deux-là. La sppef sait bien, forte de sa longue expérience, qu’il ne faut pas être déçu par des gens qui ne peuvent que décevoir. Sortons de notre rapport infantile à la politique à l’ancienne pour nous emparer, comme citoyen, de l’empire démocratique qui s’ouvre à nous.

Cette année encore, nous avons pu mesurer combien nos combats étaient justes et porteurs d’une défense du Bien commun. Et notre politique de recours a montré sa pertinence, après la victoire éclatante que la sppef a remportée le 13 mai dernier dans l’affaire de la Samaritaine, qui nous opposait à un puissant groupe financier soutenu par la mairie de Paris et le ministère de la Culture, as usual. L’annulation du permis litigieux que nous avions déféré à la censure du Tribunal administratif de Paris montre qu’il existe une voie pour l’indépendance. Renvoyée en appel, cette affaire, quelle qu’en soit l’issue, laissera des traces en montrant notre combativité.

D’ailleurs, il est instructif de revenir sur les réactions qui ont suivi cette victoire que nul n’attendait. Passons sur la campagne de presse plus ou moins spontanée, dont le bel unanimisme est évidement suspect et qui nous a obligés à publier des droits de réponse en forme de mise au point. La Ville a immédiatement réagi en disant qu’il fallait changer le plu, et en tentant de museler la Commission du Vieux Paris, seul organisme d’experts à avoir clairement dit qu’il s’agissait d’un mauvais projet destructeur pour le patrimoine urbain de la capitale. Comme on l’imagine, les juges ont été moqués comme les associations, accusées sans rire de précipiter la France dans la «  décadence  »  ! Cette rhétorique de grosse caisse ne nous impressionne guère, qui révèle la faiblesse de nos adversaires. Leur agressivité montre surtout combien l’opération qu’ils vantent comme une révolution esthétique est d’abord le cache-sexe d’un business très traditionnel.

Quant à croire qu’il s’agit d’un combat des anciens contre les modernes, mieux vaut en rire. C’est plus simplement un combat contre une forme primaire d’architecture moderne, celle de l’édifice-vedette, ou plutôt « célibataire » (Alexandre Melissinos), incapable d’être autre chose qu’un geste sans lien avec la ville, symbole cruel d’une société égoïste et en morceaux. L’architecture contemporaine est diverse, heureusement, et ne se résume pas au coup médiatique, si beau fût-il.

Pendant que les associations tentent de faire respecter la loi et les règles qui valent pour tous les citoyens, l’Etat s’est lancé dans des modifications hasardeuses des lois existantes, à l’œuvre depuis l’an dernier. Du côté de l’Ecologie, la loi «  biodiversité  » contient des mesures très graves, tant par l’affaiblissement de la loi de 1930 avec la modification du régime des sites inscrits, qu’en mettant en place de nouvelles normes d’isolation des bâtiments, qui condamnent à court terme tout le second œuvre, voire les façades  ! Quant à la filière éolienne, cette énergie sale qui ne fonctionne pas et coûte cher, elle continue d’être portée haut et fort par les gouvernements successifs, sans réel débat. Côté Culture, jamais en reste, le ministère a toujours dans ses tiroirs le grand projet de «  loi patrimoine  », qui devait s’apparier avec une autre sur la création… C’est désormais, aux dernières nouvelles, un seul texte qui serait présenté au Parlement, s’il y arrive. La sppef, avec ses partenaires du G-8, a été associée à ces réflexions et concède qu’il y a de bonnes choses dans ce texte, ainsi sur la protection des ensembles mobiliers, ou encore sur celle des domaines nationaux, si convoités. Mais elle rappelle aussi sa position constante : ne touchons pas aux lois qui fonctionnent, simplifions, peut-être − le mot est à la mode −, mais sans amoindrir notre système de protection, qui ne s’use, selon la fameuse formule, que si l’on ne s’en sert pas. Le patrimoine doit être une addition, pas une soustraction.

De plus en plus, dans notre société en crise, il est question d’économies, de recyclage et de développement durable. Voilà qui est bel et bon, mais qu’est-ce que le patrimoine sinon un héritage durable naturellement  ? Pourquoi raser les maisons de la rue des Carmes, au lieu de les rendre à la vie et aux habitants ? Pourquoi détruire l’escalier de la Bibliothèque nationale, protégé au titre des mh, en parfait état, pour le remplacer par… un autre escalier  ? Pourquoi saccager le jardin botanique des serres d’Auteuil pour édifier un court de tennis à usage intermittent  ? Pourquoi bétonner le pied du Mont Saint-Michel, alors qu’on prétendait en refaire une île baignée par la mer  ? Contradictions ! Elles montrent qu’on ne change pas aisément de paradigme économique et de mentalité, et que la distance est encore grande entre une société du gaspillage et un monde respectueux des environnements bâti et naturel.

Cette mutation a été accomplie, à grands coups de déclarations médiatiques, par Rem Koolhaas, lors de la dernière Biennale d’architecture de Venise. Auteur du célèbre et controversé «  Fuck the context », qu’il est sans doute inutile de traduire ici, le voilà revenu à de bons sentiments et soucieux de l’environnement architectural de ses œuvres, ainsi que de la culture locale, des typologies et des matériaux. Son intervention en cours à Paris aurait-elle transformé le loup arrogant de la modernité en agneau sensible à la beauté des héritages  ? On connaît le talent des architectes pour se payer de mots et de beaux discours mais, là encore, comment ne pas se réjouir de cet heureux retour à la raison et de cet hommage au sens ?

Vieille dame très digne, la sppef a l’avantage de n’être pas impressionnable et de préférer le temps long à la mousse médiatique, qui défera demain sans états d’âme ce qu’elle fait aujourd’hui. C’est aussi pour cette raison que, dans ce nouveau numéro de notre revue, plus riche et plus beau encore que l’an passé, nous avons tenu à rendre hommage à un de nos anciens auteurs, engagé dans la Grande Guerre qu’on commémore cette année. Il se battait il y a un siècle, tout en ne cessant de penser aux arbres et aux paysages, victimes eux-aussi de la grande boucherie.

Pensez à lui en lisant ses lignes émouvantes, écrites peu avant de tomber et de faire corps, au sens premier, avec la terre. Mort pour la France, la belle France, le plus sacré des titres de gloire. »


⋅Directeur de la publication :
Alexandre Gady
⋅Rédacteur en chef :
Julien Lacaze
⋅Secrétaire d’édition :
Farideh Rava