Sites & Monuments n° 226 - 2019

Revue 226 - Année 2019

20,00 EUR

Couverture n°226 - 2019

Sommaire

  • Éditorial : Ne pas subir
    Alexandre Gady, président d’honneur
  • Notre Dame : Tragédie en 4 actes
    Alexandre Gady, président d’honneur
  • Le patrimoine religieux : une passion Française ?
    Mathieu Lours
  • Les sites classés : un patrimoine national
    David Couzin
  • Trésors Nationaux : l’hémorragie et ses remèdes
    Julien Lacaze, président
  • Du mobilier immobile : de l’importance des meubles dans la valorisation des monuments
    Patrice Besse
  • Sites & Monuments et la question éolienne
    Bruno Ladsous
  • De l’effet du repowering éolien sur les paysages
    Patrice Lucchini
  • Menace de destruction de la cité-jardin de la Butte Rouge
    Barbara Gutglas-Ducourneau
  • Une double « tour-signal » controversée sur les thermes d’Aix-les-Bains
    Bénédicte Chaljub
  • La Piscine de Château-Thierry : un héritage du Bauhaus en perdition
    Anne de Cherisey
  • Affichage publicitaire : relever le défi des RLP
    Jean-Pierre Delahousse
  • Histoire des bâches publicitaires sur les monuments historiques
    Thomas Bourgenot
  • Non au retour des préenseignes au bord des routes
    Laurent Fetet
  • Prix 2019 du Second Œuvre
    Michel Jantzen
  • Prix 2019 des Allées d’Arbres
    Chantal Pradines
  • 1919 : Un peu de silence S.V.P
    Anselme Changeur
  • 1919 : Les lieux célèbres de la Guerre
    Lefebvre Saint-Ogan

Editorial d’Alexandre Gady, Président d’honneur de Sites & Monuments

NE PAS SUBIR

La vie des associations est faite d’hommes et d’idées. C’est rassuré par cette certitude que j’ai décidé, en juin dernier, de démissionner de la présidence de Sites et Monuments, que j’occupais depuis la fin 2011. Motivée par des raisons privées, cette décision n’a pas été facile à prendre, chacun s’en doute. Mais elle m’a moins coûté dans la mesure où me succède Julien Lacaze, élu par le conseil le 17 septembre dernier : il a été un fidèle et efficace vice-président et connaît parfaitement notre société, à laquelle il s’est inlassablement dévoué depuis huit ans. J’ajoute qu’il sera le plus jeune président des grandes associations nationales, voilà un beau symbole. Appelé à la tête de notre association après le décès brutal de Paule Albrecht, je passe donc le flambeau dans le calme et la continuité, alors que notre bilan doit nous rendre légitimement fiers. En outre, notre association est devenue plus forte, de nombreux talents ont rejoint ses rangs et elle pèse vraiment dans le paysage patrimonial actuel. Le moment était donc favorable.

C’est pour moi l’heure du bilan, afin d’évaluer sans complaisance ce qui a été accompli après deux mandats, avec l’aide du bureau, du conseil d’administration, des délégués, enfin de tous les bénévoles, que je remercie vivement de leur engagement à mes côtés. Ma politique a été simple et, paraphrasant le Clémenceau de 1917, je pourrais dire que j’ai voulu faire la guerre aux ennemis du patrimoine, sous toutes leurs formes. Ce terme fort ne doit pas faire peur, car le patrimoine nécessite de la force, de l’engagement, de la résistance, et la capacité de viser juste. Tout cela est en effet très militaire… Promoteurs idiots, architectes sans goût, ministres pâlots, hauts fonctionnaires arrogants…, rien de tout cela n’est nouveau, mais les citoyens ne doivent pas s’y habituer. Notre patrimoine mérite le meilleur. Sites et Monuments est parfois vue comme une association militante, voire agressive : plus simplement nous sommes vivants. Je dois cette leçon à Olivier Chaslot, notre grand avocat et mon frère d’armes, qui nous a quittés il y a dix ans déjà, et qui jamais ne transigeait dans ses engagements, citant souvent la devise du maréchal de Lattre de Tassigny : « Ne pas subir ». Si l’association est en ordre de marche, nos finances sont en revanche restées déficitaires sous mes mandats, situation qui n’est pas nouvelle (je n’en ai jamais connu d’autres !), mais qui fait peser à terme une menace sur notre indépendance. Je souhaite à mon successeur de mieux réussir sur ce point, comme sur celui de la multiplication des adhésions.

On ne le mesure pas toujours et, militant de l’association depuis 1995, je ne l’avais pas compris, même comme administrateur : c’est la présidence qui m’a montré l’ampleur de notre tâche comme l’utilité de notre existence. A partir de 2011, j’ai donc tenté par tous les moyens de donner un souffle nouveau à notre bonne vieille SPPEF, toujours vaillante malgré son grand âge. Ce n’est pas le lieu de rappeler ici toutes les réformes engagées, les combats menés, gagnés ou perdus, ni de se jeter des fleurs. Grâce à tout ce travail collectif, notre association est redevenue combattive, plus redoutée aussi et surtout bien plus visible dans les médias. Elle a porté des combats courageux, a multiplié les projets alternatifs, les recours pilotes, les procès pédagogiques, les amendements aux textes de lois sur le patrimoine…, elle n’a cessé d’agir, préférant défendre le bien commun plutôt que des intérêts privés.

Sur le front du bétonnage, de la pollution éolienne, de l’argent-roi de ceux qui veulent commander à la ville de tous, de la dégradation publicitaire…, Sites et Monuments a relevé le défi de s’opposer, dans une société qui aime râler puis ne rien faire ; elle a voulu prouver qu’il existait une alternative, un autre mode de construire ou de conserver. Pour cela, notre association n’a que le bon sens comme bréviaire et l’honnêteté comme vertu. Partant, notre parole agace, et on me l’a souvent reproché : croyez bien que je ne suis pas insensible à un tel compliment. Mais mieux que le plaisir de donner du déplaisir à nos adversaires, ce sont les messages anonymes de tous ceux à qui notre travail redonne de l’espoir et notre voix une raison d’espérer qui m’ont touché. Messages brefs, sans emphase, mais messages vrais, comme cet étudiant venu à la fin d’un de mes cours, à la Sorbonne, me remettre un chèque de cent euros pour les serres d’Auteuil – une somme énorme pour lui, qui aimait ce lieu que Mme Hidalgo a préféré bétonner. Ce genre de cadeaux de la vie redonnent de l’énergie quand le doute s’installe.

Car contrairement à ce que croient nos adversaires, nous ne sommes pas pétrifiés dans le passé ni confits en certitudes. Doué de raison et de sensibilité, le défenseur du patrimoine connaît des interrogations et des doutes. C’est une faiblesse et une force.

Cette politique, ce renouvellement des équipes, ces efforts de tous, ont fait de Sites et Monuments une association qui, tout en restant fidèle à ses valeurs, a été capable d’évoluer, comme le montrent la transformation du nom même de notre société ou l’évolution de notre revue, pour ne rien dire de notre magnifique site internet, qui a été primé cette année. Ce n’est pas une mince qualité, c’est également une leçon : s’adapter est vital, mais pas à tout prix : en respectant une forme de continuité qui nous évite de tomber dans la mode et le bougisme vain qui guettent notre société médiatique. Ne nous agitons pas et restons concentrés sur le patrimoine, qui a tant besoin de nous. La décentralisation de notre république d’une part, la faiblesse du ministère de la Culture de l’autre, enfin les appétits jamais rassasiés des marchands de béton : rien n’indique une prochaine cessation de nos activités. C’est qu’avec George-Bernard Shaw, nous croyons qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux qui voient les choses comme elles sont et qui se demandent pourquoi, et ceux qui les rêvent comme elles pourraient être et qui se disent : « pourquoi pas ».

En quittant la présidence, je ne m’éloigne pas complètement, on s’en doute : on n’abandonne pas un combat qui engage une partie de votre âme. J’essaierai donc d’être utile à Sites et Monuments depuis ma place et, avec vous, j’adresse mes vœux de plus grande réussite au nouveau président, le neuvième depuis 1901, et à son équipe.


Directeur de la publication :
Julien Lacaze
Secrétaire d’édition :
Marguerite Décard